7 Victime des autres, bourreau de soi-même.

Se sentir victime des autres cache souvent une violence retournée contre soi. Comprendre la posture victimaire pour retrouver des relations plus justes.

CONNAISSANCE

Samira DARKAOUI

1/12/20266 min read

Femme marchant vers la lumière, symbolisant le passage de la posture de victime à la responsabilité
Femme marchant vers la lumière, symbolisant le passage de la posture de victime à la responsabilité

Victime des autres, bourreau de soi-même

Il arrive un moment où l’on se sent épuisé dans ses relations.
Épuisé de donner, de s’adapter, de comprendre, de supporter.
Avec cette impression tenace que les autres dépassent nos limites…
et que, décidément, ils nous font du mal.

Alors on se demande : Pourquoi est-ce que cela nous arrive toujours à nous ? Pourquoi les autres ne nous respectent pas ? Pourquoi nous sentons-nous si souvent impuissants face à eux ?

Et si la question n’était pas tant ce que les autres font, mais plutôt ce que moi, je ne fais pas...

Dominés par la peur, nos perceptions déforment la réalité

Dans l’article précédent, nous avons vu comment la peur conditionne nos réactions, souvent de manière invisible.
Mais son impact ne s’arrête pas là.

La peur non reconnue agit comme un filtre. Un filtre à travers lequel nous interprétons les situations, les paroles, les attitudes des autres.

Sous l’effet de la peur :

  • une remarque devient une attaque

  • un silence devient un rejet

  • une limite devient une menace

  • un désaccord devient un danger

Autrement dit, nous ne réagissons pas tant à la réalité qu’à la lecture que nous en faisons, sous l’emprise de la peur.

Deux personnes peuvent vivre la même situation.
L’une se sent agressée, l’autre non.
L’événement est identique, la perception ne l’est pas.

Et cette perception conditionne ensuite tout le reste.

Quand la peur prend le volant de nos réactions

Lorsque la peur s’installe, elle ne se contente pas de colorer notre regard.
Elle influence durablement notre manière de penser, de ressentir, et d’agir.

Alors, souvent sans même nous en rendre compte, nous mettons en place des stratégies de protection :

  • se taire pour éviter le conflit

  • s’adapter pour ne pas être rejeté

  • se justifier pour ne pas être jugé

  • attaquer pour ne pas se sentir vulnérable

  • se fermer pour ne plus ressentir

Ces réactions ne sont pas des défauts de caractère. Ce sont des réflexes de survie.

À un moment de notre histoire, ces stratégies ont eu du sens.
Elles nous ont permis de tenir, de rester en lien, de supporter un réel difficile sur lequel nous n’avions alors aucune prise — très souvent dans l’enfance, lorsque nous dépendions totalement des adultes.

Mais ce qui nous a protégés à un moment donné peut, avec le temps, devenir une prison intérieure.

C’est là que la stratégie de survie commence à se retourner contre nous.

"Ce qui nous a servi hier, nous asservi aujourd'hui."

Être victime… et adopter une posture victimaire : deux réalités différentes

Il est important de faire une distinction essentielle, souvent absente des discours.

Être réellement victime dans une situation donnée est une réalité à ne surtout pas nier.
Il existe des contextes d’abus, de violence, d’injustice, de domination.
Les nommer est nécessaire. Reconnaître ce qui a été vécu est une étape fondamentale.

Mais cela n’est pas la même chose qu’adopter une posture victimaire.

La posture victimaire ne nie pas toujours les faits, mais a tendance à les déformer et à les amplifier. Elle s’installe surtout lorsque la peur et l’impuissance prennent le dessus, et que l’on se fige dans une histoire intérieure qui tourne en boucle.

Dans cette posture, il ne s’agit plus seulement de ce qui a été vécu, mais de ce que l’on en a fait intérieurement.
C’est comme si l’on se fabriquait une légende personnelle : un récit bien ficelé, croyant nous protéger, mais qui, en réalité, nous enferme. Et l'on enfile un costume adapté à ce récit.

Nous nous trouvons dans la posture victimaire lorsque :

  • je ne me sens pas en capacité de m’affirmer

  • je ne me sens pas légitime à poser des limites

  • je redoute le conflit ou la perte du lien

  • je doute de ma capacité à me protéger

Dans cette posture, inconsciemment, quelque chose se déplace en nous.

Nous restons figés dans une position où l’autre est entièrement responsable de notre mal-être… mais aussi de notre bien-être. La cause comme la solution sont alors toujours chez les autres.

Notre bénéfice inconscient est de rester du côté du “bien”.
Je protège une image : celle de la “bonne personne”.
Alors nous renions des parts de nous en posant un voile dessus, nous nous adaptons, nous nous sacrifions dans l’espoir d’être acceptés et aimés…
Et en échange, nous perdons notre puissance intérieure... l’impuissance s’installe.

Autrement dit, on donne le pouvoir à l'autre, puis on lui reproche de l'avoir pris, et on lui demande de nous le rendre.

Pour rester du côté du “bien”, nous renonçons à notre responsabilité et donc à notre pouvoir.
Tant que nous restons dans cette posture, nous ne prenons pas le risque de nous affirmer. Nous ne prenons pas le risque de nous positionner. Nous ne prenons pas le risque de nous rencontrer réellement.

Lorsque nous en prenons conscience, une question commence alors à émerger :

« Où est-ce que nous renonçons à nous-mêmes, par peur de décevoir ou de perdre les autres ? »

Le coût de la posture victimaire

La posture victimaire donne l’illusion d’un certain confort, non pas parce qu’elle fait du bien, mais parce qu’elle évite le risque de s’affirmer et de se confronter.

Mais le prix à payer est lourd : ce qui est évité aujourd’hui se transforme en souffrance demain, et se renforce.

D’abord, parce que plus nous nous taisons à l’extérieur, plus nous nous maltraitons à l’intérieur.

En ignorant des parts de nous-mêmes, quelque chose se retourne contre nous : le jugement intérieur s’installe, la culpabilité grandit, et peu à peu, nous devenons notre propre bourreau.

Aussi, pour continuer à défendre l’image de la “bonne personne”, la culpabilité ne disparaît pas : elle est déplacée.
Elle est projetée sur l’autre, qui devient alors le coupable.

Dans cette logique, le coupable doit être puni — par des reproches, des exigences, des attentes pressantes, parfois par la dévalorisation....
La relation glisse alors vers un rapport de force : l’autre devient celui qui doit payer, et la violence circule.

Ainsi, la posture victimaire finit par produire exactement ce qu’elle cherchait à éviter : de la violence, envers soi et envers les autres.

"La violence subie ne disparaît pas. Elle passe sans cesse d'un camp à l'autre, tant qu'elle n'est pas prise en charge."

Sortir de la posture de victime

Sortir de la posture victimaire ne signifie pas nier ce qui a été subi.
Le premier pas est de reconnaître sa douleur, et de nommer clairement ce qui appartient à l’autre.
Lorsqu’on adopte une posture victimaire, on minimise, on justifie, on excuse le comportement de l'autre, souvent dans l’espoir de préserver le lien.

Mais à force d’encaisser, quelque chose s’accumule.

Et lorsque le verre déborde, nous explosons, et c’est là que nous rendons l’autre coupable de tout. On passe, en une fraction de seconde, de je t'aime à je te déteste.

Vient alors un deuxième mouvement, plus délicat mais fondamental : reconnaître sa part de responsabilité. Non pas pour se blâmer, mais pour retrouver son espace de décision. Choisir pour soi, et non plus contre les autres.

Reprendre sa responsabilité, c’est :

  • reconnaître ses peurs sans les combattre

  • observer ses réactions automatiques

  • comprendre ce qui se joue en soi avant d’agir

Ce n’est pas devenir dur avec soi, mais au contraire, comprendre ses vrais besoins sans plus avoir peur de les exprimer.

Nous sortons de la posture de victime lorsque nous osons exprimer nos désirs, nos besoins et nos valeurs, sans nous soumettre au regard de l’autre.
Nous ne cherchons plus à être validés, mais à nous dire vrais, et à laisser l’autre libre de l’entendre ou non.

De la survie à la justesse relationnelle

Le travail sur soi ne consiste pas à changer les autres.
Il consiste à sortir des mécanismes de survie qui faussent notre manière d’entrer en relation.

Se comprendre soi, ce n’est pas se replier sur soi.
C’est retrouver un espace intérieur suffisamment stable pour entrer en relation sans se trahir.

Lorsque la peur n’est plus aux commandes, quelque chose change profondément : la perception s’apaise, les réactions ralentissent, les limites deviennent possibles, et la relation cesse d’être un champ de bataille.

Ce n’est pas contre les autres que le chemin se fait, mais pour ne plus nous perdre nous-mêmes, et savoir créer enfin des relations plus saines avec les autres, avec ceux qui nous correspondent.

La posture de victime ne disparaît pas par la lutte, mais par un retour progressif à soi, à ses besoins, à ses limites, et à sa responsabilité.